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Savoir partir : l’adieu aux armes

Savoir partir : l’adieu aux armes - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Le Général Marc Delaunay est Président de MARS Analogies.

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Un commandant digne de ce nom arrive à l’heure précise où il est attendu pour monter à bord. Qu’il soit recruté, coopté, promu ou nommé, il a, à ce moment de sa mission, l’avenir comme premier allié, quoiqu’il fasse et autant qu’il dure dans la fonction. 

Partir, c’est autre chose ; même quand l’âge s’approche, dévoile une limite, révèle l’usure et appelle une succession. 

 

L’ordre des jours

Dans les armées, la règle est simple, le temps du commandement est inscrit d’emblée dans l’horizon de l’action sous forme d’un contrat à durée déterminée. Avec peu de marge de manœuvre et de rares dépassements.

Pour autant, les départs sont célébrés comme les saints des vieux calendriers : dignement.

Quand un chef militaire s’en va, la tradition - et elle est belle - c’est de se rassembler pour lui dire au revoir ; qu’il porte des étoiles, des galons ou de plus modestes chevrons. Lorsque c’est la dernière étape de sa course, cette politesse est mieux que cela : un « adieu aux armes ». 

Ce rite de passage entre deux mondes met l’intéressé, une dernière fois, en tenue de parade, celle d’un testament vivant. Il est retracé par l’autorité qui préside, par l’ordre du jour qui rappelle sa vie sous l’uniforme, par la complicité émue de ses frères d’armes, par le regard admiratif et bienveillant de ses amis, par l’émotion de sa famille et celle de l’enfant échappé qui saute - c’est du vécu - dans les bras de son grand père, quittant la scène en pleine forme.

Il y a surtout l’oeil embué et le cœur serré du partant quand il salue le drapeau qu’il a servi si longtemps, lorsqu’il passe en revue cette troupe d’un jour au pas lourd d’une marche lente. 

Le plus souvent, le temps est donné au chef de tout grade de se préparer à cette échéance. Dans les unités dignes de ce nom s’enchaînent le pot de départ, le cadeau symbolique, la relève répétée du commandement, la haie d’honneur, le dernier air de la fanfare, la bonne surprise du dégagement de la veille et du dernier au revoir en famille à la sortie du quartier, sur l’itinéraire matinal du départ. 

 

La marque des chefs 

Selon la personnalité des chefs, ces beaux moments inexorables sont d’une intensité variable. 

Il y a les chefs médiocres, assez rares, qu’on se presse d’oublier ; les bons chefs, appréciés, qui méritent leur adieu ; les chefs excellents qu’on n’oubliera pas et les chefs d’exception, les figures marquantes, ceux qu’on suivrait les yeux fermés dans un combat désespéré comme à l’autre bout du monde. Ceux à qui on écrit tous les ans pour ne pas les perdre de vue, ceux qu’on vient saluer, la gorge serrée, au bord de la tombe. 

Dans cet adieu aux armes d’un vrai chef, il y a tout ce qui compte : le métier qui le quitte, les amis qu’il laisse, les missions que d’autres, après lui, rempliront. En présence de celle qui, le plus souvent, a accompagné sa route, soulagé ses doutes, permis ses départs et béni ses retours. 

Bref, un long pan de son existence passe en une seconde du futur au passé sans marquer l’arrêt du présent. Une jeunesse qui passe, un élan qui s’interrompt, un mode de vie qui change ; tout recommence. 

Ainsi va la vie du soldat que reste l’officier, qui a l’honneur et le devoir de la vivre intensément, de l’accueil timide et solitaire du premier jour à la sortie émue et fraternelle du dernier.

 

 « Le soldat craint la mort et le général craint le jugement » Napoléon.

Certains cependant n’ont pas cette ultime chance. Ceux qui partent dans l’ombre d’un renvoi feutré ou d’une démission spectaculaire. A la hâte, leurs proches organisent en urgence ce qui tiendra lieu d’adieu à une vie de trente ans ou de quarante. Et il n’en est pas moins intense. 

Noble est celui qui accomplit sa vie de soldat jusqu’au bout, qui donne à la Nation et à ses armées la primauté ; celui qui préfère le courage à la durée, l’honneur aux honneurs, la conviction aux intérêts ; celui qui sait que la démission reste la plus difficile des missions. 

Heureux est celui qui, dans ce combat solitaire, n’a nul besoin de se retourner pour apercevoir, en guise de merci, l’estime cachée dans le salut impeccable de ceux qu’il a servis au même pas qu’il les a commandés.

Dans la mémoire qui reste d’un chef, son adieu dit mieux que personne ce qui fut juste, est droit et restera vrai. 

Savoir partir est la meilleure manière de marquer les esprits et de demeurer dans les cœurs.

Général Marc Delaunay

Je dédie cet article à deux généraux d’armée : mon père, Jean Delaunay (+), et mon vieil ami Pierre de Villiers.

Publié le 24 juin 2021